samedi , 24 juillet 2021

Conflit Ligue 1 / Mediapro : Semaine sous tension pour le football français

Une solution au conflit opposant la Ligue de football professionnel à Mediapro au sujet des droits TV de la Ligue 1 et de la Ligue 2 est espérée avant la fin de l’année. Mais tout pourrait s’accélérer dans les prochaines heures.

C’est une équation dont les inconnues se multiplient que vont tenter de résoudre avant la fin de l’année les dirigeants de la LFP. En effet, suite au défaut de paiement de Mediapro constaté début octobre, le nouveau diffuseur de 80% de la Ligue 1 et de la Ligue 2 s’est placé sous protection du tribunal de commerce de Nanterre. Le conciliateur nommé à l’occasion, Marc Sénéchal, travaille activement afin de tenter d’obtenir un accord qui puisse satisfaire toutes les parties.

La semaine dernière a vu plusieurs éléments renforcer l’urgence d’une situation dont l’enlisement était à craindre dès l’origine. Depuis début novembre, la chaine Téléfoot diffuse des rencontres de football sans les avoir payées. Les clubs n’ont pas ressenti la secousse provenant du premier défaut de paiement, la LFP ayant contracté un emprunt compensatoire, qui s’est cumulé au prêt garanti par l’Etat datant de la fin de saison dernière. Cependant, le versement attendu le 18 décembre est sérieusement compromis. L’Équipe révélait ainsi début décembre que cette fois-ci, le recours à l’emprunt était impossible pour les équipes de Vincent Labrune, laissant craindre que la trésorerie des clubs soit pour la première fois considérablement impactée.

Dans le même temps, le troisième versement en date du 5 décembre a été correctement assumé par Canal+ et Free. Mediapro a refusé d’y prendre part, en se justifiant par la conciliation en cours. Justement, un rapport en provenance du conciliateur était attendu la veille, le vendredi 4 décembre, mais a été repoussé de quelques jours, afin de continuer les négociations. Ce report, qui bloque la LFP à court terme, pourrait dissimuler des avancées positives. Ainsi, il peut signifier le fait qu’une issue imminente soit espérée, en demeurant dans le cadre des contrats actuels.

Quel devenir pour Mediapro France et sa chaine Téléfoot ?

Si le dossier traine, c’est notamment parce que le mauvais payeur souhaite limiter la casse à titre personnel. Les points de blocage de Mediapro sur ce dossier semblent liés aux engagements tiers assumés en France suite à l’acquisition de la Ligue 1. Autrement dit, le groupe n’aurait aucun mal à lâcher le bébé (les droits), mais souhaiterait dans le même temps se débarrasser de l’eau du bain (divers engagements), et de préférence sans provoquer de dégâts des eaux (perdre trop d’argent).

Ces engagements gravitent autour de la chaine Téléfoot. Ce sont évidemment les contrats de travail des équipes de journalistes dont beaucoup ont été débauchés chez la concurrence cet été. Et si jusqu’à présent le sujet économique n’était pas au cœur de la rédaction, l’inquiétude serait immense désormais chez les journalistes. Selon L’Équipe, lors d’une réunion ayant eu lieu ce mardi 08 décembre, la perte d’une partie des droits ou la fermeture de la chaine auraient été les deux hypothèses présentées aux salariés.

Ce sont par ailleurs les contrats de distribution noués auprès des principaux opérateurs télécoms. Selon le quotidien sportif, l’accord signé avec SFR n’a entrainé aucun transfert d’argent en début de saison mais repose sur des engagements forts. Aussi, aucun minimum garanti n’est exigé la première année, avec une co-diffusion « gratuite » de la saison des Coupes d’Europe par Téléfoot contre la perception par SFR de l’ensemble des revenus issus des abonnements pendant la première année. Orange, Bouygues Télécom et Free de leur côté ont versé des minimums garantis qu’ils seraient en droit de partiellement retrouver en cas d’arrêt ou de perte importante de valeur de la chaine.

Ce sont enfin les équipes techniques, dont l’implantation autour de Mediapro France remonte à 2012. Les activités de production dans l’hexagone ont été réaffectées cet été en grande partie sur le projet Téléfoot, laissant craindre une brutale perte d’activité en cas de perte des droits. Ce sont autant d’équipes techniques sur lesquelles une incertitude plane. Comme la trésorerie des clubs et la rédaction de Téléfoot, cet élément alimente l’aspect social qui fait partie des considérations prises en compte par le conciliateur. Les dirigeants espagnols pourraient tenter de sauver dans la négociation cette activité auparavant existante sur le territoire, et jusqu’à présent rentable.

Quelle solution juridique ?

La rupture du contrat, qu’elle ait lieu par le biais d’une négociation encadrée par le tribunal de commerce ou par une dénonciation à l’issue de la conciliation infructueuse, constituera un cas inédit en matière de droits sportifs sur notre territoire. Les avocats des diverses parties vont devoir adapter l’équation multiple au cadre légal en vigueur. Non sans improvisations.

Dans l’hypothèse où le contrat serait conservé, les lots seraient transmis à prix coutant à de nouveaux diffuseurs, et ce proportionnellement au nombre de matchs restant à jouer. Sur la saison en cours, il resterait un total estimé entre 510 et 520M€ nets relatifs aux matchs initialement prévus sur Téléfoot et à jouer. Dans cette hypothèse, comme dans la suivante, la Ligue devrait réclamer la part relative aux matchs diffusés par Mediapro depuis novembre et non payés, représentant à date plus de 140M€ nets.

Dans l’hypothèse où le contrat venait à être dénoncé, l’incertitude serait plus importante. En effet, la Ligue se retrouverait avec 80% des matchs de Ligue 1 et Ligue 2 à commercialiser et faire produire à très court terme. Par ricochet, beIN SPORTS, Canal+ et Free pourraient également dénoncer leurs contrats. Ils seraient en effet lésés face à la remise en vente à un prix réduit d’une partie significative d’un produit acquis à prix d’or.

La solution la plus efficiente en matière de commercialisation consisterait en une vente en gré à gré auprès des diffuseurs intéressés afin de sécuriser sur un laps de temps réduit la diffusion de la Ligue 1 pour les prochaines journées, voire la saison en cours. Très récemment, la Bundesliga a su commercialiser en quelques jours une partie des matchs correspondant à la reprise des compétitions post-confinement du printemps 2020, suite à la dénonciation du contrat la liant à Discovery pour un match par journée.

L’attribution des 3 saisons restantes au sein de la même procédure rapide et sans consultation formalisée semble plus délicate à justifier en matière de droit de la concurrence, bien que rien n’oblige formellement la Ligue à procéder par appel d’offres. De plus, la situation actuelle la rend particulièrement à l’écoute de tout tiers potentiellement intéressé. Mais elle pourrait donc profiter du premier semestre prochain pour refaire un appel d’offres dans les règles de l’art, et ainsi sonder de façon plus classique le marché. Ce pourrait même être l’occasion de corriger les imperfections des contrats actuels, telles que la répartition des journées en semaine, l’enchainement de matchs toutes les deux heures les samedis et dimanche ou la très faible visibilité des résumés pour les détenteurs de certains lots premium.

Quel montage économique ?

Sortir du contrat avec Mediapro, c’est bien. Encore faut-il trouver sur le marché français un acteur capable de maintenir à flots l’économie du football local. Car si Canal+ est vu tel un acteur providentiel, la filiale de Vivendi ne dispose pas pour autant d’une marge de manœuvre illimitée et avance très prudemment. Est-ce une stratégie de négociation, un symptôme de ses capacités limitées, ou une volonté de ne pas paraitre aux yeux des autorités anti-concurrentielles et du grand public comme ayant participé activement à la chute de son principal concurrent ?

Toujours est-il que l’offre financière potentielle évoquée par la presse depuis fin novembre (une part fixe annuelle autour de 600M€, une part variable jusqu’à 100M€) infuse dans les esprits. Et celle-ci pourrait très rapidement se transformer en une proposition écrite capable d’emporter la faveur du CA de la LFP qui devrait se réunir ce jeudi 10 décembre.

Le plan de la chaine crypté, à en croire le Canard Enchainé du 25 novembre dernier, reposerait sur un second acteur qui permettrait d’assumer une part de la promesse financière. Si celui ci n’est pas cité, L’Équipe a rappelé l’entente entre la chaine et beIN SPORTS, associées par un contrat de distribution exclusive qui jusqu’en 2025 apporte un minimum garanti annuel estimé à 200M€. Sans apport de l’actionnaire qatari, la marge de manœuvre serait limitée, le coût de grille de beIN SPORTS dépassant actuellement les 100M€.

Un partenaire plus inattendu pourrait être RMC Sport. Toujours selon L’Équipe, Canal+, à la recherche de marges de manœuvre, aurait proposé à Altice de partager le cout de la Ligue des Champions sur la période 2021-2024 (310M€/an). Cette approche constitue peut-être, si Patrick Drahi venait à être finalement intéressé par la poursuite de ses couteux investissements dans le sport, une porte d’entrée vers des discussions autour de la Ligue 1.

Une chose est certaine : Canal+, qui réalisait en 2019 plus de 400M€ de bénéfices, calculera précisément l’ampleur de son investissement supplémentaire en faveur du football français. L’acteur dont on annonçait la fin en 2018 apparait aujourd’hui plus que jamais incontournable.

A propos de R.M.

Un commentaire

  1. Vous parlez dans votre article de ce potentiel partage des coûts des droits de la C1 entre Canal et SFR dans L’Équipe. Or, il ne me semble en avoir entendu parler nulle part de cela. Est-ce que vous pouvez me transmettre cet article de L’Équipe qui en parle s’il vous plaît ?

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :